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Le travail invisible d'une photographe | Hélène Perry

il y a 14 heures
4 min de lecture

Pendant vingt-sept ans, j'ai été cheffe d'entreprise. Vous m'avez connu Fondatrice et dirigeante D'Anakena, agence de mannequins et productions à Toulouse, qui s' est transformé depuis Janvier.

Portrait de femme partiellement voilé, travail artistique d'Hélène Perry, photographe à Toulouse

Mes journées étaient rythmées par les rendez-vous, les équipes, les clients, les urgences, les décisions à prendre. J'ai dirigé une agence à Toulouse, élevé deux enfants, fait du sport de haut niveau en monopalme, crée et dirigée un centre de yoga, donné des formations et des cours,tout en même temps pendant des années, et avancé avec cette impression permanente que chaque minute devait servir.

En parallèle, j'ai toujours été photographe de mode. La photographie a toujours été là, imbriquée dans tout le reste, entre deux réunions, deux devis, deux sorties d'école, une compétition ou une formation.

Aujourd'hui, quelque chose change. Je me tourne vers un travail purement artistique, plus personnel, plus instinctif. Un travail qui demande une autre temporalité, une autre disponibilité intérieure.

Et je découvre que le plus difficile, c'est moins de trouver du temps que d'accepter de le laisser vide.

 

Je fais de la place à l’invisible


Être libre, être disponible : deux choses très différentes

Quand on travaille à son compte, et plus encore dans un métier artistique, les autres imaginent facilement que notre temps est souple. Qu'une journée sans séance photo est une journée libre.

Un message arrive. Puis un WhatsApp, un mail, un appel.

Puisque je suis sans séance ce jour-là, je dois bien pouvoir répondre, me déplacer, m'adapter...

J'ai mis du temps à comprendre la différence entre être libre et être disponible. Plus encore à l'assumer.

Après vingt-sept années à être joignable, réactive, responsable de tout, laisser un espace vide dans mon agenda provoque encore chez moi une forme de culpabilité. Si rien de visible n'en sort, ai-je vraiment travaillé ? Si je tarde à répondre, suis-je assez professionnelle ? Si je prends une matinée pour marcher, feuilleter un livre, laisser venir une idée, est-ce bien raisonnable ?

La cheffe d'entreprise en moi voudrait mesurer ce temps, le justifier. L'artiste que je suis doit apprendre à chercher sans savoir ce qu'elle trouvera.


Le travail invisible derrière une photographie

Une photographie commence bien avant le déclencheur. Parfois plusieurs semaines avant.

Dans une lumière aperçue quelque part. Un visage qui me poursuit. Un tissu, une posture, une couleur, une conversation. Une image ancienne retrouvée par hasard. Une intuition encore trop fragile pour être formulée.

La photographie de mode m'a appris à construire une image, à diriger, à composer, à saisir une présence. Mon travail artistique me demande autre chose : accepter de partir sans connaître la destination.

Il y a ce que l'on voit : la séance, le tirage, le portrait accroché. Et il y a tout le reste. Les heures à chercher. Les images écartées. Les idées qui resteront à l'état d'idées. Les projets qui occupent plusieurs jours avant de disparaître.

Ce temps-là entre mal dans un tableau de bord. Il se facture rarement. C'est pourtant souvent là que se fait l'essentiel.

Lumiere du soir les pieds dans l eau par une photographe de portrait

Trouver le bon espace pour créer

Ma difficulté, aujourd'hui, c'est de trouver le bon espace. Ni un vide à combler, ni une parenthèse volée entre deux obligations. Un espace assez vaste pour qu'une idée apparaisse, assez protégé pour résister à l'administratif, aux demandes des autres, aux préoccupations familiales.

Je suis mère de deux enfants. Même s'ils grandissent, une partie de moi reste en veille, prête à intervenir. Et je pense toujours en cheffe d'entreprise : les projets, les clients, les factures, les échéances, tout ce qui permet à une activité artistique d'exister concrètement.

Il s'agit de garder mes responsabilités, tout en acceptant que mon travail déborde désormais de ce qui est visible, rentable ou quantifiable.

Créer demande une disponibilité intérieure. Rien à voir avec le fait d'être disponible pour tout le monde.


Apprendre à être absente

J'apprends à laisser un message attendre. À refuser le créneau qui arrange l'autre quand il dérange le mien. À poser mon téléphone loin de moi. À protéger certaines journées, même quand rien n'y est inscrit.

C'est difficile, parce que j'ai longtemps construit ma valeur sur ma capacité à tenir, à gérer, à répondre. Parce que la photographie de commande porte une destination : un brief, un client, une image à livrer. Le travail artistique, lui, commence parfois avec une seule certitude : une envie.

Une idée arrive quand elle l'a décidé. Elle peut demander une heure de silence, une marche sans but, un livre ouvert au hasard, un après-midi entier où il semble ne rien se passer. Et ce vide apparent attire toujours les demandes, et tout ce qu'on pourrait « en profiter » pour faire.

Alors je le défends.


Ce que prépare ce temps invisible

Quand on me demande ce que je fais en ce moment, j'apprends à répondre sans me justifier. Je laisse une place à ce qui cherche encore sa forme. Une image qui reste à naître. Une intuition qui cherche son nom. Une lumière, un visage qui nourriront peut-être un travail plusieurs semaines plus tard.

Depuis plusieurs mois, cet espace porte un projet: Une exposition. Des portraits de femmes, leurs voix, leurs silences, ce qu'elles laissent apparaître quand elles cessent de tenir la pose. J'en ai croisé dezs centaines lors de mes séances Raw, et certaines m'ont marquées par leur parcours, et la transformation que j'ai vu lorsque quelqu'un posait un regard sur elle. J'ai envie de le mettre en lumière.


Elle a déjà un nom. Je le garde encore un peu, peut-être par superstition...


D'ici là, je vous raconterai ici comment elle se construit. Ce qui se voit, et surtout ce qui reste encore dans l'ombre.

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